Tintin, une œuvre universelle

Hergé nous laisse une oeuvre universelle, au regard de la psychanalyse de l’oeuvre et de son analyse sémiologique et symbolique. A l’occasion de la récente exposition au Grand-Palais sur Hergé, on m’a demandé de faire une conférence sur ce thème. Au départ, c’est comme un pari en forme de défi. Depuis longtemps, je voulais écrire sur Hergé, mais je me disais que Hergé, avec son passé de scout, de classe moyenne bourgeoise belge et catholique frisant l’intégrisme, et – disons-le tout net – les illustrations qu’il livre, tout jeune homme, à des revues et livres fascistes, Hergé…  non, ça n’était pas possible a priori.

 

Une lecture symbolique

Pourtant, depuis toujours, comme tout le monde, je lis Tintin ; outre les albums classiques, je suis à peu près ce qui se passe sur Hergé : les rétrospectives innombrables, les albums dans différentes versions, des albums posthumes, des pastiches.

Ma vie professionnelle m’a amené à rencontrer des designers, des philosophes et des psychanalystes amoureux d’Hergé. Et on peut se poser la question de savoir pourquoi, finalement, est-ce que Tintin, ça marche mondialement, quelles que soient les cultures et les pays ?

Hergé sait raconter des histoires et dispose évidemment de qualités graphiques géniales. Il sait donner de l’épaisseur à ses récits et inventer des personnages, autour du héros principal, qui disposent de caractères bien campés. Hergé est l’inventeur de la « ligne claire », qui consiste à contenir dans des surfaces délimitées par un trait de largeur constante des aplats de couleurs franches, procédé plus transversal aux différentes cultures du monde.

Mais l’explication ne suffit pas : il y a derrière cette œuvre des choses curieuses, énigmatiques voire ésotériques. Qui impliquent donc une interrogation par rapport à Hergé lui-même.

 

Esotérisme et explications psychanalytiques chez Hergé

L’ésotérisme règne donc dans les aventures de Tintin. Les mythes, les symboles, les rites s’y déploient. Hergé était fasciné par l’œuvre de Jung, pour lequel l’inconscient n’est que le reflet de vérités intérieures. On pourrait presque imaginer qu’Hergé a volontairement disséminé ces signes, lui donnant un sens cohérent.

Des amis de mes parents m’offrent « Le Lotus bleu » lorsque j’ai 8 ans. Je dévore cet album, d’un trait, sous ma bibliothèque. Pour moi, c’est une révélation: la découverte du fait qu’il existe un ailleurs : d’autres pays, des pays lointains, d’autres gouvernements, la SDN, la découverte de la guerre, de l’Asie, de l’histoire, de la drogue. La découverte d’un héros agissant comme un adulte, défendant le faible contre l’oppresseur.

Et en couverture : un enfant qui est dans un vase rond, qu’on peut associer à la matrice maternelle, découvrant lui aussi le monde, en en étant étonné, avec des dangers potentiels symbolisé par le dragon. Une lanterne qui symbolise la lumière qui éclaire les ténèbres, l’intelligence qui éclaire le monde qui, à l’époque – comme aujourd’hui – était en guerre.

L’œuvre d’Hergé est d’abord cohérente, en ce sens qu’elle génère son propre registre symbolique. Ce qui fait cohérente une œuvre, c’est l’apport de sens. Or un « dénicheur de sens » (un sémiologue, mais aussi : un journaliste, un psychanalyste, un designer, un architecte, un artiste,…), ne peut que constater que très souvent, rien n’est dû au hasard dans les Aventures de Tintin.

 

Hergé en psychanalyse

Tintin, c’est une épopée, une grande aventure , un grand conte. L’œuvre, ses albums successifs, sont le reflet de l’évolution personnelle d’Hergé. Hergé s’est toujours situé sur un chemin de questionnement permanent, à l’écoute des autres, fidèle en amitié, respectueux de ses engagements. Toujours sur un chemin qui l’élève : dès qu’il prend conscience du milieu dans lequel il vit, il rompt avec lui, se retire en Suisse 2 ans, où il écrit Tintin au Tibet, divorce, n’a de cesse de critiquer les dictatures (directement dans ses albums, comme Vol 714 pour Sydney)), se met en rupture par rapport à l’art pour commencer à ne collectionner que des œuvres abstraites (ce qui donnera l’Alph Art)

Il injecte surtout dans ses histoires, une cohérence symbolique : un héros, un faire-valoir, des personnages bien campés ; la quête d’un trésor, d’un Graal ; des situations cornéliennes qui amènent  au discernement, à la pertinence.

« Tintin au Tibet » est un album « blanc », parce que correspondant à une pause, une réflexion, une quête spirituelle, une psychanalyse : Hergé découvre également la philosophie orientale qui annule chez lui la morale judéo-chrétienne qui l’étouffait. Hergé vainc ses ombres : il fait de l’abominable yéti un gentil, se remet d’une dépression et son ambition est de devenir sage. On en reparlera bientôt puisque c’est cet album-là que Spielberg doit adapter à l’écran. Cette quête spirituelle, quête d’un double qu’on ne veut pas croire mort, aboutit là à une reconsidération du monde.

Les albums de fin sont donc plus calmes, il s’y passe apparemment rien (Les Bijoux de la Castafiore). Hergé médite, s’amuse (Vol 714 pour Sydney) accomplit le voyage symbolique de l’art abstrait dans l’Alph’Art.

Ce sont toutefois les quatre albums centraux qui révèlent la cohérence de l’œuvre.

Les quatre albums centraux

Concentrons-nous sur Le Secret de la Licorne, le Trésor de Rackham le Rouge, et les 7 Boules de Cristal suivi du Temple du Soleil. (3)

Hergé utilise l’animal symbolique de la licorne, qui symbolise un niveau spirituel élevé. Il symbolise puissance et pureté. Dans l’hindouisme, cela correspond à l’abandon de ses rancœurs, de ses passions. Dans le yoga, dans la méditation zen, au lâcher-prise pour créer l’harmonie, la paix et l’union entre les hommes. Tintin est, quant à lui, effectivement puissant et pur.

La structure des quatre albums est faite d’une énigme, d’un voyage, d’un trésor. Cela évoque les initiations : l’impétrant est d’abord confronté à l’obscurité, loin des siens: bois sacré chez les africains, chapelle pour le chevalier, cabinet de réflexion pour les francs-maçons. Puis à des voyages, lors de ses initiations, puis à la découverte d’un trésor, souvent caché au fond de lui-même : c’est le retour sur soi, comme le trésor de la Licorne était finalement caché dans le sous-sol du château, alors que Tintin a fait le tour du monde pour le trouver : le secret de soi se trouve en soi.

La page 61 du « Secret de la Licorne » est très étrange. La page présente des symboles et des archétypes. Tintin y superpose trois parchemins qui vont lui donner le lieu d’un trésor dont la recherche fera l’objet du « Trésor de Rackham le Rouge ».

Le texte est pour le moins curieux : « Trois frères unis. Trois licornes (…) soleil de midi (…) C’est de la lumière que viendra la lumière et resplendira ». Cette page conclut l’album. On y parle de croix, d’aigle. Aigle qui est le symbole, avec le Pélican, de Chevalier de Rose+Croix.

A la fin du « Trésor de Rackham le Rouge », Tournesol entre dans la crypte du château de Moulinsart, acquis grâce à ses inventions. Il marche vers le trésor avec son pendule, en franchissant solennellement un portail, comme on entre dans une église ou un temple. On retrouvera une  évocation du temple, à la fin du « Temple du Soleil ».

La voûte et la croix sont également deux symboles qui reviennent beaucoup dans ces deux albums.

Les « 7 boules de Cristal » et le « Temple du Soleil » procèdent du même registre.

Sept boules de cristal, dont la couverture est un carré, associé à la terre et au chiffre 4,  surmonté d’un cercle de feu, le ciel, associé au chiffre 3  (4+3=7). La composition évoque aussi une élévation vers le ciel. Tournesol en est le Maître.

Dans cet album, Tintin monte également les 7 marches qui montent à l’autel du Temple du Soleil après avoir franchi 7 vallées. L’alliance de l’ombre et de la Lumière est partout présente dans le « Temple du Soleil », jusqu’à l’éclipse finale. « Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face », disait Pascal, repris dans le premier roman de Serge Koster : « Le Soleil ni la Mort ». Tintin ose pourtant le faire, à la fin du « Temple du Soleil », comme s’il était mûr pour l’ultime initiation, la rencontre de la mort et du soleil.

Une lecture psychanalytique de Tintin

Il faut noter également une lecture psychanalytique qui contribue à l’universalité de l’œuvre.  Et démontrer que cette lecture touche beaucoup, inconsciemment : étude des lapsus, des rêves, des tics, des actes présageant un événement,  comme Tintin qui rêve que Tchang est vivant au début de Tintin au Tibet, ou comme Haddock qui casse sa pipe deux fois dans sa cellule alors qu’il est condamné à mort.

L’existence d’un double obsède Hergé : Tchang est son double, mais Haddock également. Un psychanalyste renommé, Serge Tisseron (4), a démontré, il y a plusieurs années, que l’épopée du Secret de la Licorne et du Trésor de Rackham le Rouge est en fait une histoire symbolique, dévoilant le secret de la famille Hergé . Hergé même si cela est enfoui, sait que son père a en fait eu un frère jumeau.

Bien plus : il sait que son père, Alexis, est le fils de Marie Dewigne, fille-mère et femme de chambre vulnérable. Elle aurait été violée. La recherche du grand-père paternel d’Hergé conduit alors soit à un Baron (le Baron de Dutzeel, ambassadeur du Roi ds Belges auprès du Tsar de Russie), soit au Roi des belges lui-même, de passage dans le domaine. Marie a ensuite fait un mariage blanc auprès d’un dénommé Rémi, qui a reconnu les enfants sans jamais les connaître. C’est là le secret de famille d’Hergé.

On trouvera les fausses armes d’Hergé à l’entrée de Moulinsart, au début des « 7 Boules de Cristal », dans une vignette déconnectée du récit : un dauphin surmonté d’une couronne. C’est-à-dire lui, Tintin, l’intelligence,  appartenant à une famille royale.

Tintin s’invente une famille

Numa Sadoul  a régulièrement rencontré Hergé et publié une longue interview de lui (5). Sur son enfance, Hergé déclare, très flou : « Mon enfance, j’y repense avec tristesse, avec morosité et parfois avec dégoût… ». Pourquoi ?

D’abord parce qu’on ne lui dit rien dans ce carcan catholique et bourgeois, du secret de famille. Ensuite, Hergé voit peu son père lorsqu’il est enfant. Enfin, il semble que Hergé ait pu être abusé sexuellement par son oncle. C’est pour cela que Tintin est un enfant ou un ado-scout attardé, sans famille : un trait qui n’en est pas un vraiment, un mot qui signifie « rien, tu n’en auras pas ». Hergé déclare à plusieurs reprises que son livre préféré est « Sans famille » d’Hector Malot : le héros s’appelle Rémi (comme son nom de famille : Georges Rémi), il a un chien blanc, amusant, dévoué. Ce chien s’appelle Capi (comme le début de Capitaine). L’entourage du héros se tait sur l’origine de ses parents.

Tintin est universel

L’œuvre d’Hergé est universelle parce qu’elle contient des symboles, des mythes (le mythe universel du héros), du sens. Mettre du sens dans un récit, dans un groupe humain, dans sa vie, dans sa tête, c’est déjà accéder à l’universel.

A chaque fois qu’on le lit, on relit Hergé différemment. Nous l’avons lu pendant notre enfance, où nous avions tout compris, inconsciemment peut-être : c’est pourquoi cette œuvre demeure. Puis, nous l’avons relu plus tard, adolescent, où nous avons plutôt été attachés à l’aventure, et déjà, comme un adulte perd la naïveté de peindre d’un enfant, nous en avons enfoui pour longtemps la lecture symbolique et psychanalytique.

Hergé a interdit à quiconque de poursuivre son oeuvre. Pourquoi alors, lui qui aurait aimé  continuer à raconter de belles histoires, comme tant d’autres scénaristes et dessinateurs ? Et pourquoi également ne ressent-on pas cette unité et cette universalité dans les imitations posthumes d’Hergé, même si celles-ci sont très bien dessinées ?

 

Sources :

  • Télérama spécial Hergé, février 2003
  • Michel Serres, Hergé mon ami, Moulinsart Ed.
  • Ce paragraphe réfère à Jacques Fontaine, Hergé chez les Initiés, Dervy Ed.
  • Serge Tisseron, Tintin et le Secret d’Hergé, Hors Collection Ed.
  • Numa Sadoul, Entretiens avec Hergé, Casterman Ed.

Tous les albums de Tintin sont publiés chez Casterman

 

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