Régis Debray: le tout-à-l’égo.

Le 21 août 2010, par Jean-Jacques URVOY
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Régis Debray, dans son nouvel ouvrage Dégagements, navigue entre figures tutélaires et artistes redécouverts, entre cinéma et théâtre, entre expos et concerts. Le médiologue se promène en roue libre, sans apprêt ni a priori. Rêveries et aphorismes cruels se mêlent aux exercices d’admiration. Les angles sont vifs, la lumière crue, mais souvent, à la fin, tamisée par l’humour. Ainsi l’exige la démarche médiologique, tout en zigzags et transgressions, selon la définition un rien farceuse qu’en donne l’auteur : « Un mauvais esprit assez particulier qui consiste, quand un sage montre la lune, à regarder son doigt, tel l’idiot du conte. »

Au rugby, le dégagement permet de redonner de l’espace et de la lisibilité au jeu. Faut-il entendre le titre dans ce sens?

Régis Debray — Certainement mais laissons jouer les sens du mot. Le contraire de l’engagement au sens politico-intellectuel, sartrien du terme. Le déblaiement des jargons qui obstruent la voie des vérités sensibles. Le fait aussi de tenir parole. Et puis déplacer le jeu, changer de terrain. Se libérer des contraintes. Tout cela à la fois.

Peut-on considérer ce recueil comme une partie de ping-pong entre le spectacle du monde et votre regard ?
Oui. L’actualité vient frapper la mémoire, il y a des allers-retours. Entre l’événementiel et le littéraire. Entre toutes les formes d’expression. Par la surprise d’un film, d’une page de Proust, d’une rencontre qui m’amène à préciser ce que
je sens, à fixer l’écho. C’est une déambulation un peu songeuse, sans carte de géographie, sans feuille de route. Pas de thèse, mais un angle de vue décalé que j’appelle médiologique, qui s’attache au comment plutôt qu’au pourquoi, fait attention aux surfaces, aux manières, aux accents. Cette façon de regarder à côté, par les bas-côtés, c’est le seul fil directeur. Cela pousse, parfois, à des aveux incongrus, à une certaine impudeur. On se surprend soi-même, on prend des risques (…)

« Je pense donc je suis » serait remplacé par « Je suis donc je pense » ?
C’est l’air du temps, la personnalisation à outrance, le tout-à-l’égo. Devenez d’abord célèbre, chanteur, acteur ou businessman, et on viendra vous demander ce que vous pensez de la mort, de la faim dans le monde et de Descartes ! On peut s’en désespérer, on peut aussi en rire ou en sourire, et c’est plutôt le parti que je prends. L’égotisme auquel je peux me laisser aller est tout le contraire : résolument antisocial et plutôt centrifuge. Je ne me prends pas au sérieux mais je prends très au sérieux une couverture de Paris-Match sur Belmondo ou l’apothéose de Michael Jackson. Je ne sais pas encore si c’est Dieu ou le diable qui est dans les détails, mais il n’y a que les détails qui m’intéressent. Je laisse les vues d’ensemble aux grossistes. Si je suis encore philosophe, c’est comme détaillant.

© www.gallimard.fr, 2010

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