Jacques Viénot, auteur des lois du design

Le 09 avril 2013, par Jean-Jacques URVOY
Jacques Viénot
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Anne-Marie Sargueil est Présidente de l’Institut Français du Design, créé par Jacques Viénot (1893–1959). Celui-ci a également créé le cabinet de design Technès. Plusieurs designers y travailleront, dont Roger Talon. Viénot a inventé le concept d’« esthétique industrielle », déjà développé aux USA par Raymond Loewy. Il a donné à ce métier une charte, parue dans la revue Esthétique industrielle. En tant que membre du jury des Janus, je suis sensible au discours de Jacques Viénot, personnage moins connu que d’autres designer, travailleur de l’ombre. Mais quelle est cette charte ?

En 1952, Jacques Viénot fait paraître treize « lois ». Elles n’engagent certes que lui. Mais on s’aperçoit qu’elles mettent en perspective tout le design, jusqu’à nos jours.Il faut transposer les lois de Jacques Viénot en 2013 ! Par exemple, la première loi, la loi de l’économie, explique que le design implique « une économie de moyens et des matières employés (prix de revient minimum) dès lors qu’elle ne nuit ni à la valeur fonctionnelle, ni à la qualité de l’ouvrage considéré, [qui] est condition déterminante de la beauté utile.

La Charte de l’esthétique industrielle

On comprendra, pour cette loi, qu’il s’agit ni plus ni moins d’un texte préparant au développement durable. On remarquera que la « beauté utile » est un concept qui se confond avec le design : esthétique et fonctionnalité, en gommant tout ce qui est inutile à l’homme.

Les autres lois de la Charte de Jacques Viénot préfigurent toute l’histoire du design jusqu’à nos jours : esthétique et fonctionalité, design global, harmonie entre satisfaction esthétique et satisfaction pratique, la notion de style, le design en tant que chemin en perpétuel devenir, le design et le goût (compétence pour choisir des matériaux, des couleurs), le design et les sens (design sensoriel), le design et les objets en mouvement (transport).

La loi de hiérarchie ou de finalité du design

Jacques Viénot établit une loi morale entre le design qui engendre des « objets de design » nobles, qui aident l’homme à s’élever, et ceux qui ne sont produits que pour l’anéantir (on imagine ici les armes, les objets qui avilissent l’homme).

Jacques Viénot évoque aussi une loi commerciale, reliant le design à une économie de marché, à sa finalité : faire vendre. Toutefois, les ventes ne font pas le design. Ce n’est pas parce qu’un produit se vend bien qu’il est bien designé. Ou qu’une émission de TV rencontre un large public qu’elle élève l’homme.

Une loi de Jacques Viénot est liée à la probité. Au no-mensonge, dirait-on aujourd’hui. Un objet de design ne peut être « beau » s’il trompe l’homme, les clients, les consommateurs. Exit donc du champ du design les objets over-designés, les objets paillettes.

La dernière loi de Jacques Viénot est celle des Arts Impliqués : il faut mettre de l’Art en toute chose, y compris dans le design !

Voir toutes ces lois ici, en résumé :

La charte de l’esthétique industrielle

  1.     Loi d’économie : économie des moyens et des matières employées (prix de revient minimum).
  2.     Loi de l’aptitude à l’emploi et de la valeur fonctionnelle : harmonie intime entre le caractère fonctionnel et l’apparence extérieure.
  3.     Loi d’unité et de composition : les différents organes constituant un ouvrage utile doivent, sur leur plan respectif, être conçus les uns en fonction des autres et en fonction de l’ensemble.
  4.     Loi d’harmonie entre l’apparence et l’emploi : il doit toujours y avoir harmonie entre la satisfaction esthétique que ressent le spectateur et la satisfaction que l’ouvrage donne à celui qui l’emploie.
  5.     Loi du style : L’esthétique d’un produit industriel doit tenir compte de la durée à laquelle il sera adapté. L’influence de la mode est artificielle et ne peut donner un caractère de beauté durable.
  6.     Loi d’évolution et de relativité : La beauté de l’ouvrage utile est fonction de l’état d’avancement et de l’évolution des techniques qui l’engendrent. Toute technique nouvelle nécessite le temps de la maturation avant de trouver une expression esthétique équilibrée et typique.
  7.     Loi du goût : L’esthétique industrielle s’exprime dans la structure, la forme, l’équilibre des proportions, la ligne. Les matières, détails de présentation, couleurs relèvent davantage du goût qui doit en être l’heureux complément.
  8.     Loi de satisfaction : Les fonctions qui donnent sa beauté à l’ouvrage utile s’expriment au travers de tous nos sens : la vue, l’ouïe, le toucher, l’odorat et le goût.
  9.     Loi du mouvement : Les véhicules trouvent dans le mouvement la caractéristique essentielle de leur esthétique. Le facteur de comportement dans l’élément considéré (terre, eau, air) domine les autres bases du jugement.
  10.     Loi de hiérarchie ou de finalité : L’esthétique industrielle ne peut faire abstraction de la finalité des ouvrages produits industriellement. Les productions qui possèdent, en raison de leur objet, un caractère de noblesse et qui sont de nature à aider l’homme à progresser, ou qui sont susceptibles d’avoir une influence salutaire dans le domaine social, jouiront d’un préjugé favorable.
  11.     Loi commerciale : L’une des applications les plus importantes de l’esthétique industrielle est sur les marchés commerciaux. La loi du plus grand nombre des acheteurs ne saurait infirmer la valeur des lois définissant l’esthétique industrielle. La vente ne saurait être considérée comme un critère de la valeur esthétique. Lorsqu’elle en est la consécration, elle témoigne l’égalité de niveau entre le créateur du modèle et l’acheteur, toute considération de prix mise à part.
  12.     Loi de probité : L’esthétique industrielle implique honnêteté et sincérité dans le choix des matières ou matériaux employés. Une réalisation industrielle ne saurait être considérée comme belle, dès lors qu’elle contient un élément de mensonge, de dissimulation, de tromperie. Toutefois, les revêtements et les carapaçonnages exigés fonctionnellement par une réalisation industrielle sont légitimes lorsqu’ils expriment correctement les fonctions essentielles de l’objet et qu’ils ne servent pas à dissimuler des matériaux ou des organismes susceptibles de compromettre le bon fonctionnement ou la valeur de l’objet.
  13.     Loi des arts impliqués : L’esthétique industrielle implique une intégration de la pensée artistique dans la structure de l’ouvrage considéré. Loin du décor plus ou moins arbitraire ou artificiel ou surajouté des arts appliqués, les arts qui concourent à l’esthétique industrielle peuvent singulièrement être dits impliqués dans le modèle à concevoir, faisant corps avec la technique et se confondant avec elle.
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5 commentaires

  1. Vienot dit :

    Bravo pour ce papier.
    J’y retrouve beaucoup des idées de mon grand père.
    sachez aussi que son fils ainé Henri (mon père) avait pris sa suite à la tête de Technès;
    Des convistions profondes sur le beau et la société partagées à travers les générations par la famille.
    Sincèrement
    Pascal Viénot

  2. Jean-Jacques URVOY dit :

    Merci à vous, à bientôt j’espère dans le cadre de l’INDP ! Jean-Jacques Urvoy 06 85 66 07 81

  3. tissot dit :

    Bonjour,

    En faisant des recherches sur mes emplois d’étudiant à paris dans les années 63 et 64,je retrouve la société technès,et c’est assez émouvant de voir comment ce bureau d’études d’avant garde ,a fait son chemin.
    je n’étais qu’un modeste employé,étudiant,mais j’ai souvenir de monsieur Viennot et de ses collaborateurs ,comme
    des personnes très humaines et modernes .
    je voulais en apporter témoignage puisque des descendants de cette famille éxistent
    cordialement
    D TISSOT

  4. Jean-Jacques URVOY dit :

    Merci pour ce témoignage.

  5. Jean-Jacques URVOY dit :

    Bonjour
    Je decouvre votre commentaire seulement maintenant !
    Je vous contacte par mail.

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