De l’influence des mots sur le comportement

Roland Brunet, mon professeur de philosophie qui m’a tant appris, rapporte dans ses cahiers l’histoire suivante de Roger Caillois, en 1955 dans « Art poétique » (1), qui montre parfois l’influence des mots sur le comportement. A méditer en communication.

On raconte qu’il y avait à New York, sur le pont de Brooklyn, mendiant aveugle. Un jour quelqu’un lui demanda combien les passants lui donnaient par jour en moyenne. Le malheureux répondit que la somme atteignait rarement deux dollars. L’inconnu prit la pancarte que le mendiant portait sur la poitrine et sur laquelle était mentionnée son informité. Il la retourna et écrivit quelques mots sur l’autre face. Puis la rendant à l’aveugle: « Voici, dit-il, je viens d’écrire sur votre pancarte une phrase qui accroîtra notablement vos revenus. Je reviendrai dans un mois. Vous me direz le résultat. » Et le mois écoulé: « Monsieur, dit le mendiant, comment vous remercier? Je reçois maintenant dix voire quinze dollars par jour. C’est merveilleux. Quelle est la phrase que vous avez écrite sur ma pancarte et qui me vaut tant d’aumônes? »

C’est très simple, répondit l’homme. Il y avait: »Aveugle de naissance », j’ai écrit à la place: »Le printemps va venir, et je ne le verrai pas ».

Voilà le début de la rhétorique et, par cet intermédiaire, de lui de la littérature et de la poésie même (…).

(1) pari dans « Appendice de la Poésie, Gallimard, repris dans l’excellent ouvrage de Patrick Dupouey (que je salue ici) et Jacqueline Brunet: « Roland Brunet, un Itinéraire philosophique » (L’Harmattan Ed.)