Tintin est une grande marque parce qu’il est universel

Le 30 octobre 2011, par Jean-Jacques URVOY
Article Tintin
101 Flares 101 Flares ×

 A l’occasion du film de Spielberg, on peut se demander pourquoi Tintin est universel. Mon métier m’a amené à rencontrer des graphistes et des illustrateurs amoureux d’Hergé. A plusieurs reprises, je me suis laissé tenté par ces objets si chers, si inutiles, si « marketing », qui représentent les personnages de Tintin et des scènes d’albums. Depuis toujours, comme tout le monde, je lis Tintin ; outre les albums classiques, je suis à peu près ce qui se passe sur Hergé : les rétrospectives innombrables, les albums dans différentes versions, des albums posthumes, des pastiches.

Alors, pourquoi est-ce qu’un collectif d’une vingtaine d’écrivains renommés racontent pourquoi Tintin les a marqués? (1) Jusqu’à Michel Serres, le philosophe académicien, avec lequel j’ai eu l’honneur de déjeuner, qui me confirmait qu’Hergé était son ami parce que son œuvre avait du sens.

Pourquoi, finalement, est-ce que Tintin, ça marche mondialement, quelles que soient les cultures et les pays ?

Certes, Hergé sait raconter des histoires et dispose évidemment de qualités graphiques géniales. Il sait donner de l’épaisseur à ses récits et inventer des personnages, autour du héros principal, qui disposent de caractères bien campés. Hergé est l’inventeur de la « ligne claire », qui consiste à contenir d’un trait de largeur constante des aplats de couleurs franches.

Mais l’explication ne suffit pas : il y a derrière cette œuvre des choses curieuses, énigmatiques voire ésotériques. Qui impliquent donc une interrogation par rapport à Hergé lui-même.

L’ésotérisme règne effectivement dans les aventures de Tintin. Il y a des choses derrière les choses. Les mythes, les symboles, les rites s’y déploient. Hergé était fasciné par l’œuvre de Jung, pour lequel l’inconscient n’est que le reflet de vérités intérieures. On peut presque imaginer qu’Hergé a volontairement disséminé ces signes, lui donnant un sens cohérent, de la même façon qu’il se représente dans ses albums, à la façon d’Hitchcock.

Le héros Haddock-Tintin-Tournesol, ces trois personnages cohabitent chez Hergé.

Haddock tout d’abord : agité, aveugle, avec des défauts (braillard et sans écoute de l’autre), il suit Tintin dans des aventures, toujours contre son gré. Chaque aventure est pour lui une découverte.

Tintin cherche à améliorer l’humanité, agit avec les autres, est toujours en action, en voyage, et en questionnement permanent. Il se met en danger pour les autres.

Tournesol, dont le nom est lié au soleil, au divin, loin des préoccupations vulgaires, est dévolu à la réflexion. Il n’a plus d’illusions, vit dans son monde à lui, rayonne d’intelligence et de paix. Il est sage : il ne jure pas de garder le secret à la fin du Temple du Soleil, contrairement à Haddock et Tintin.

Une œuvre cohérente

Des amis de mes parents m’offrent « Le Lotus bleu » lorsque j’ai 8 ans. Je dévore cet album, d’un trait, sous ma bibliothèque. Pour moi, c’est une révélation: la découverte du fait qu’il existe un ailleurs : d’autres pays, des pays lointains, d’autres gouvernements, la SDN, la découverte de la guerre, de l’Asie, de l’histoire, de la drogue. La découverte d’un héros mais agissant comme un adulte, défendant le faible contre l’oppresseur.

Et en couverture : un enfant qui est dans un vase rond, qu’on peut associer à la matrice maternelle, découvrant lui-aussi le monde, en en étant étonné, avec des dangers potentiels symbolisé par le dragon. Une lanterne qui symbolise la lumière qui éclaire les ténèbres, l’intelligence qui éclaire le monde qui, à l’époque – comme aujourd’hui – était en guerre.

L’œuvre d’Hergé est d’abord cohérente, en ce sens qu’elle génère son propre registre symbolique. Ce qui fait cohérente une œuvre, c’est l’apport de sens. Or un « dénicheur de sens » (un sémiologue, mais aussi : un journaliste, un psychanalyste, un designer, un architecte, un artiste,…), ne peut que constater que très souvent, rien n’est dû au hasard dans les Aventures de Tintin.

Tintin, c’est une épopée, une grande aventure , un grand conte. L’œuvre, ses albums successifs, sont le reflet de l’évolution personnelle d’Hergé. Hergé s’est toujours situé sur un chemin de questionnement permanent, à l’écoute des autres, fidèle en amitié, respectueux de ses engagements. Toujours sur un chemin qui l’élève: dès qu’il prend conscience du milieu dans lequel il vit, il rompt avec lui, se retire en Suisse 2 ans, où il écrit Tintin au Tibet, divorce, n’a de cesse de critiquer les dictatures (directement dans ses albums), se met en rupture par rapport à l’art pour commencer à ne collectionner que des œuvres abstraites – ce qui donnera l’Alph Art – , …

Il injecte surtout, désormais, dans ses histoires, une cohérence symbolique : un héros, un faire-valoir, des personnages bien campés ; la quête d’un trésor, d’un Graal ; des situations cornéliennes qui amènent au discernement, à la pertinence.

Les personnages (Tournesol), les objets (L’Oreille cassée, la fusée à damiers, le Sceptre d’Ottokar,…), les situations et les vignettes (Tchang qui, du quai, salue Tintin), nous sont devenus référents et familiers.

« Tintin au Congo », comme « Tintin chez les Soviets », sont racistes. Hergé le reconnaîtra plus tard. Il n’y a pas de cohérence symbolique, juste des aventures de bons et de méchants.

« Tintin au Tibet » est un album « blanc », parce que correspondant à une pause, une réflexion, une quête spirituelle : Hergé découvre la philosophie orientale qui annule chez lui la morale judéo-chrétienne qui l’étouffait. Hergé vainc ses ombres : il fait de l’abominable yéti un gentil, se remet d’une dépression et son ambition est de devenir sage. On en reparlera bientôt puisque c’est cet album-là que Spielberg doit adapter à l’écran. Cette quête spirituelle, quête d’un double qu’on ne veut pas croire mort, aboutit là à une reconsidération du monde.

Les albums de fin sont donc plus calmes, il s’y passe apparemment rien. Hergé médite, s’amuse (Vol 714 pour Sydney) accomplit le voyage symbolique de l’art abstrait dans l’Alph’Art.

Ce sont toutefois les quatre albums centraux qui révèlent la cohérence de l’œuvre : Le Secret de la Licorne, le Trésor de Rackham le Rouge, et les 7 Boules de Cristal suivi du Temple du Soleil.

Hergé utilise l’animal symbolique de la licorne, qui symbolise un niveau spirituel élevé. Il symbolise puissance et pureté. La structure des quatre albums est faite d’une énigme, d’un voyage, d’un trésor. Cela évoque les initiations : l’impétrant est d’abord confronté à l’obscurité, loin des siens: bois sacré chez les africains, chapelle pour le chevalier. Puis à des voyages, lors de ses initiations, puis à la découverte d’un trésor, souvent caché au fond de lui-même : c’est le retour sur soi, comme le trésor de la Licorne était finalement caché dans le château, alors que Tintin a fait le tour du monde pour le trouver : le secret de soi se trouve en soi.

La page 61 du « Secret de la Licorne » est très étrange. La page présente des symboles et des archétypes. Tintin y superpose trois parchemins qui vont lui donner le lieu d’un trésor dont la recherche fera l’objet du « Trésor de Rackham le Rouge ».

Le texte est pour le moins curieux : « Trois frères unis. Trois licornes (…) soleil de midi (…) C’est de la lumière que viendra la lumière et resplendira ». Cette page conclut l’album. On y parle de croix, d’aigle. Aigle qui est le symbole, avec le Pélican, de Chevalier de Rose+Croix.

A la fin du « Trésor de Rackham le Rouge », Tournesol entre dans la crypte du château de Moulinsart, acquis grâce à ses inventions. Il marche vers le trésor avec son pendule, en franchissant solennellement un portail comme on franchit les portes lors d’initiations. On retrouvera une autre évocation du temple, à la fin du « Temple du Soleil ».

La voûte et la croix sont également deux symboles qui reviennent beaucoup dans ces deux albums.

Les « 7 boules de Cristal » et le « Temple du Soleil » procèdent du même registre.

Sept boules de cristal, dont la couverture est un carré, associé à la terre et au chiffre 4, surmonté d’un cercle de feu, le ciel, associé au chiffre 3 (4+3=7). La composition évoque aussi une élévation vers le ciel. Tournesol en est le Maître.

Dans cet album, Tintin monte également les 7 marches qui montent à l’autel du Temple du Soleil après avoir franchi 7 vallées.

L’alliance de l’ombre et de la Lumière est partout présente dans le « Temple du Soleil », jusqu’à l’éclipse finale.

« Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face », disait Pascal : Tintin ose pourtant le faire, à la fin du « Temple du Soleil », comme s’il était mûr pour l’ultime initiation, la rencontre de la mort et du soleil.

 

Une lecture psychanalytique

Il faut noter également une lecture psychanalytique et démontrer que cette lecture touche beaucoup, inconsciemment (étude des lapsus, des rêves, des actes présageant un événement, comme Tintin qui rêve que Tchang est vivant au début du Tibet, ou comme Haddock qui casse sa pipe deux fois dans sa cellule alors qu’il est condamné à mort).

 

Le double.

L’existence d’un double obsède Hergé : Tchang est son double, mais Haddock également. Un psychanalyste renommé, Serge Tisseron (4), a démontré, il y a quinze ans, que l’épopée du Secret de la Licorne et du Trésor de Rackham le Rouge est en fait une histoire symbolique, dévoilant le secret de la famille Hergé (cette hypothèse, mise en cause récemment, est toutefis très probable me semble-t-il). Hergé même si cela est enfoui, sait que son père a en fait eu un frère jumeau.

Bien plus : il sait que son père, Alexis, est le fils de Marie Dewigne, fille-mère et femme de chambre vulnérable. Elle aurait été violée. La recherche du grand-père paternel d’Hergé conduit alors soit à un Baron (le Baron de Dutzeel, ambassadeur du Roi ds Belges auprès du Tsar de Russie), soit au Roi des belges lui-même, de passage dans le domaine. Marie a ensuite fait un mariage blanc auprès d’un dénommé Rémi, qui a reconnu les enfants sans jamais les connaître. C’est là le secret de famille d’Hergé.

On trouvera les fausses armes d’Hergé à l’entrée de Moulinsart, au début des « 7 Boules de Cristal », dans une vignette déconnectée du récit : un dauphin surmonté d’une couronne. C’est-à-dire lui, Tintin, l’intelligence, appartenant à une famille royale.

 

Sans famille

Numa Sadoul a régulièrement rencontré Hergé et publié une longue interview de lui (5). Sur son enfance, Hergé déclare, très flou : « Mon enfance, j’y repense avec tristesse, avec morosité et parfois avec dégoût… ». Pourquoi ?

D’abord parce qu’on ne lui dit rien dans le milieu où il vit, du secret de famille. Ensuite, Hergé voit peu son père lorsqu’il est enfant. Enfin, il semble que Hergé ait pu être abusé sexuellement par son oncle. C’est pour cela que Tintin est un enfant ou un ado-scout attardé, sans famille : un trait qui n’en est pas un vraiment, un mot qui signifie « rien, tu n’en auras pas ». Hergé déclare à plusieurs reprises que son livre préféré est « Sans famille » d’Hector Malot : le héros s’appelle Rémi, il a un chien blanc, amusant, dévoué. Ce chien s’appelle Capi (comme le début de Capitaine). L’entourage du héros se tait sur l’origine de ses parents.

 

Une œuvre universelle

L’œuvre d’Hergé est universelle parce qu’elle contient des symboles (par exemple l’étoile à 5 branches), des mythes (le mythe universel du héros), du sens.

Mettre du sens dans un récit, dans un groupe humain, dans un logotype, une entreprise, c’est déjà accéder à l’universel.

Avec ce court propos, j’ai voulu vous faire relire Hergé différemment. Nous l’avons lu pendant notre enfance, où nous avions tout compris, inconsciemment peut-être : c’est pourquoi cette œuvre demeure. Puis, nous l’avons relu plus tard, adolescent, où nous avons plutôt été attachés à l’aventure, et déjà, comme un adulte perd la naïveté de peindre d’un enfant, nous en avons enfoui pour longtemps la lecture symbolique et psychanalytique.

Ainsi tout se tient. Hergé a caché des symboles, ses archétypes, des mythes, des logiques dans son œuvre : de la même façon, les marques accèdent à l’universalité.

Il a interdit à quiconque de poursuivre les aventures de Tintin. Craignit-il que cette unité et cette universalité ne se retrouvent pas avec d’autres scénaristes ou dessinateurs, comme elles se retrouve peu dans les imitations posthumes d’Hergé, même si celles-ci sont très bien dessinées ?

 

(1) Télérama spécial Hergé, février 2003

(2) Michel Serres, Hergé mon ami, Moulinsart Ed.

(3) Ce paragraphe réfère à Jacques Fontaine, Hergé chez les Initiés, Dervy Ed.

(4) Serge Tisseron, Tintin et le Secret d’Hergé, Hors Collection Ed.

(5) Numa Sadoul, Entretiens avec Hergé, Casterman Ed.

Tous les albums de Tintin sont publiés chez Casterman.

Illustrations par Harry Edwood.

101 Flares Twitter 4 Facebook 97 Google+ 0 101 Flares ×

8 commentaires

  1. Gularu dit :

    Jpréfère Astérix.

  2. Numa dit :

    Interesting, indeed !

  3. Urvoy dit :

    @ Numa Merci Numa, ce commentaire boucle peut-être la boucle. Tes « Entretiens avec Hergé » m’ont coûté du temps consacré par la suite à Hergé et à la ligne claire.
    @ Gularu, Je ne te répondrai pas, ni ici ni jeudi.

  4. [...] lui. Les droits d’Hergé appartiennent maintenant à SpielbergOn a vu dans ce blog pourquoi Tintin était universel. Tintin est un héros, et comme tous les héros il poursuit une quête. C’est pourquoi [...]

  5. [...] si l’on y regarde de plus près, on essaie de percevoir du sens, des symboles, comme dans les albums d’Hergé. Une double lecture s’impose-t-elle?Essayons: Barnabas, au début du film, tue [...]

  6. [...] James Bond 007 ? Le double 0, 00, signifie que l’agent secret a le droit de tuer. Et le 7, chiffre magique,  signifie tout simplement que c’est le 7ème agent secret autorisé à tuer.Le [...]

  7. [...] de vignette : page d'accueil du site du musée. Autres photos collection privée A lire sur le même sujet et tout aussi passionnant :Le secret de Tintin et d’Hergé enfin [...]

  8. [...] Certes, cela n’explique pas tout du succès de Tintin, et nous l’avons expliqué ailleurs. Mais d’emblée, Hergé raisonne Tintin comme une marque. Il lui donne une véritable [...]

Laisser une réponse